Erik a marché avec nous...

Publié le par Fanny et Mathilde.

« Nauplie est un port de mer, juste au sud de Corinthe, sur une péninsule où se trouvent Tirynthe et Epidaure, écrit Henry Miller dans « Le colosse de Maroussi ». En face on aperçoit Argos. En remontant vers le nord se tient Mycènes. Tracez un cercle autour de ces différents points et vous délimiterez l’une des régions les plus chenues, les plus légendaires de la Grèce. »

Je débarque à Nauplie à la nuit tombée, tout fier d’avoir déjoué les pièges de l’alphabet grec et d’avoir su, sans me tromper, prendre les bons bus depuis l’aéroport. Les filles m’attendent, dans leurs habits civils comme elles disent. On s’embrasse comme si on s’était quittés la veille. Ça fait pourtant quatre mois.

Le restaurant grec de Zorba, sans sirtaki mais avec moussaka, accueille nos retrouvailles. Mathilde et Fanny parlent des derniers jours écoulés, de ce qu’elles ont fait et oublié de faire, elles se lancent avec un naturel sidérant dans une conversation avec les gens de la table à côté, en anglais, avec des mots grecs qui déclenchent des sourires. On leur donne du pain et des mandarines. Moi je ne dis rien. Doucement, tout doucement la grille de décodage de ce nouveau monde s’ajuste devant mes yeux. Je commence à voir moins trouble. Identification des schémas.

Le temps de se promener dans les rues de la ville clinquante, de saluer des amis grecs, tic-tac, l’heure tourne et l’envie enfle, puissante, agite nos ailes, de mettre les voiles. Short et godillots enfilés dans le calme d’un recoin, sac sur le dos, on trace la route le long d’avenues incertaines jusqu’à la fin de la ville.

Fanny et Mathilde rient, ont mille choses à raconter. Je les écoute, heureux de les voir joyeuses, enivré par leur énergie, les yeux pleins de la poussière du voyage. Ce matin j’étais encore à Lyon. Terrible et fascinante instantanéité des trajets. L’univers implose. La marche devient le seul antidote, le seul vaccin possible contre l’Agrippa des légions mécaniques qui déchirent le ciel. Redescendre d’une octave. Reconquérir la réalité. Le sol. Pas à pas.

Les chiens aboient, la caravane passe. Des chiens, comme autrefois dans les maisons, partout. J’ai le regret des grands bâtons que portaient les premiers scouts aux temps héroïques.

Enfin un verger, en retrait. La tente fauve des filles chante tous les vagabondages. Et le talus qu’elles s’approprient semble fêter les étoiles.

Tandis que je m’endors, bercé par leurs chuchotements, elles consignent comme tous les soirs sur leur carnet les événements de la journée.

 

« On ne devrait pas rouler en voiture sur la Voie sacrée comme sur une autostrade – c’est un sacrilège, dit Miller. On devrait marcher, marcher comme allaient les hommes d’antan, et abandonner l’être entier à ce bain de lumière. On ne foule pas ici l’un des grands chemins de la chrétienté : cette route, ce sont des pieds païens qui l’ont tracée. Cette grande artère processionnelle, qu’a-t-elle à voir avec la souffrance, le martyre, les flagellations de la chair ? Tout, ici, aujourd’hui comme il y a bien des siècles, chante l’illumination, la joyeuse, l’aveuglante illumination. »

Le réveil est frisquet, à l’aube, comme le seront tous les réveils de mon séjour. Et comme chaque jour désormais, on plie bagage dans l’humidité de l’hiver et on se met en marche. C’est l’arrivée du soleil qui décide de l’heure du petit-déjeuner, pain, margarine, oranges cueillies au bord du chemin. La pluie, la dureté du goudron, les voitures qui nous dépassent en klaxonnant n’entament pas notre bonne humeur. Le vent glacé non plus, qui nous surprend souvent dans les montagnes.

Je me demandais, avant d’arriver, si je faisais bien. Si j’avais raison de venir, de m’immiscer dans l’aventure. Mes scrupules sont tombés bien vite, mes interrogations vides de sens. Mathilde et Fanny sont ravies. La compagnie les allège. Le partage les électrise. Avis à tous ceux que retiendrait, non le confort bourgeois du quotidien, mais la peur de déranger.

CCC. Les trois cents ? Les trois C ! Cheminer, Causer et Contempler. C’est tout ce qui occupe nos journées, belles bien au-delà des aléas climatiques.

Une escapade sous le regard du chiffre trois…

Mes trois moments préférés : notre chant entonné dans le théâtre d’Epidaure, les délires sur la route et les rires à n’en plus finir, le solstice d’hiver passé à grelotter dans les rochers, face à l’île de Délos.

Trois événements particulièrement incongrus : la salade de tomate préparée et mangée dans le train de Corinthe, la nuit dans le parc public de Rafina, les trois clochards en short dans le métro d’Athènes.

Les trois aspects qui m’ont surtout plu chez Fanny et Mathilde : leur enthousiasme inusable, leur énergie inépuisable, leur volonté double de comprendre et de sublimer ce qui les entoure, ce qu’elles découvrent.

J’ai carte blanche pour ce texte, tant pis s’il est décousu, je reviens à Epidaure avant de repartir sur les routes.

« A Epidaure, dans le silence, dans la grande paix qui m’envahirent, j’ai entendu battre le cœur du monde. » Toujours Miller.

C’est l’avantage d’avancer contre le courant, même si ce n’est pas toujours facile. Voyage d’hiver laisse les touristes derrière, pourrait dire un dicton. Décembre nous offre le théâtre d’Epidaure vide d’hommes. Nous déclamons des vers pour vérifier l’acoustique exceptionnelle des lieux. Puis nous chantons pour les pierres immobiles et les fantômes assis, pour les arbres et les nuages, avant d’errer un moment parmi les ruines bruissant du souvenir d’Asclépios. On ne s’attarde pas. Nulle guérison à quémander, si ce n’est pour notre monde.

« Rien, ici, qui se puisse saisir, thésauriser ou accaparer ; rien, que l’effondrement des murs qui retiennent captif l’esprit. Le paysage ne se dérobe pas ; il s’installe dans les lieux ouverts du cœur. »

Une nuit dans une bergerie improbable au centre d’une petite ville. L’orage déchire les ténèbres. Un soir, les tentes plantées dans une oliveraie et un chou dans la gamelle, arrosé d’huile d’olive. Une autre nuit dans une maison froide et vide prêtée par un vieux Grec aux allures de parrain sicilien. Un autre soir autour d’un feu et d’une ventrée de pâtes, où saisis par l’immensité tout à coup du ciel et de ses étoiles, nous débusquons les ombres et chassons les démons.

« Les habitants de ce petit univers vivaient en harmonie avec leur cadre naturel, le peuplaient de dieux qui étaient autant de réalités et avec lesquels ils vivaient en communion intime. Le cosmos grec est l’illustration la plus éloquente de l’unité de la pensée et de l’action. Il persiste encore de nos jours bien qu’il y ait beau temps que ses composants aient été dispersés. L’image de la Grèce, si fanée soit-elle, survit, comme un archétype des miracles de l’esprit humain. »

La montagne, la route, le bas-côté jonché de détritus, le ciel impassible, les gens qu’on salue, « Yassas ! », qu’on sollicite pour de l’eau ou pour une direction, « parakalo ! », qu’on remercie pour un brin de causette ou un sac de mandarine, « efkaristo ! ». Des chansons pour repousser les kilomètres, des blagues et des rires.

Je pourrais écrire encore des pages et des pages.

Mykonos, la chambre ouverte aux quatre vents avec vue sur le port, Quichotte, Sancho et Pança sous les moulins à vent, le boulanger et la Fanette, le coucher de soleil sur Délos et les pommes de terre cuites dans la braise de la nuit la plus longue ; Athènes et son dieu de bronze défiant l’éternité…

Mais il faut se comporter correctement quand on est invité, même sur un blog, et ne pas prendre trop de place !

« La Grèce est un état d’esprit. Et cela vaut mieux ainsi. C’est le meilleur moyen de la garder intacte au fond du cœur, d’éviter toute désillusion. »

Merci Mathilde et Fanny. Je me considère comme un privilégié d’avoir pu partager un petit bout de votre belle aventure. N’écoutez pas les méchants et les jaloux. Continuez, continuez à être ce que vous êtes, continuez à devenir celles que vous voulez. Votre démarche est précieuse. Dans un monde devenu fou, partir sans fuir semble la chose la moins folle qu’on puisse faire.

Ciao bisous, les filles !

Erik

Publié dans Carnets de voyage

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morgan 09/01/2010 09:16


Ils sont très bien les trains roumains... je dirais pas la même chose du reste!


Madeleine 08/01/2010 17:29


Quel beau texte Erik... Merci de nous faire vivre un peu de ton voyage... Quel chance d'avoir partagé ces moment si précieux... Nous, au coeur de la nuit la plus longue, entourés des enfants du
BIF, nous avons eu une pensée pour vous...

Les filles, on pense à vous... Si vous passez voir Paul et Mariana à Bucharest, passez eur le bonjour!

Bon vent pour 2010...


FF 06/01/2010 15:25


Bien les filles, bravo Erik pour ta prose !
Grande santé pour 2010 !
Bon courage pour les trains Roumains...
Bises
FF


Véronik 05/01/2010 22:57


Bravo les filles! Que les vents vous portent et que les Dieux veillent sur vous. Belle et heureuse année 2010!


vandenbergh Eddy 04/01/2010 15:54


salut les filles j'espere que tout va bien et pas trot froid courage car il à encore du chemin à faire (comme on dit un pas à la fois et on arrivera) pour moi je suis un plaine prèparation de mon
évsion. voila mon blog. http://eddy-aventure.2011.over-blog.com ......;