Mardi 31 janvier
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Cela faisait bien longtemps que rien n'avait été posté sur ce blog. Voici un exercice d'écriture pour mon école de journalisme, comme quoi, ce tour d'Europe est toujours bien présent dans un
coin de ma tête. Mathilde
Ouessant, le 1er juin 2010
Ma sœur,
Je suis en France, de retour. Trop de choses se bousculent dans ma tête et je ne sais par où commencer. Il faut dire que je suis assez faible. J’ai eu un mal de mer qui m’a littéralement cloué au
lit, enfin au carré pour cette traversée. Nous sommes partis de Kingsheaven il y a trois jours et sommes arrivés ce matin. J’ai vomi tout le premier jour. Tu ne peux pas t’imaginer la quantité de
ce que peut contenir un estomac. Effarant.
Je t’écris cette lettre les jambes flageolantes, assise à une petite table de granit, au soleil. Quel bonheur de sentir la chaleur sur ma peau, le sol ferme sous mes pieds et d’entendre parler
français ! Cela faisait tellement longtemps.
Pour être honnête, la première chose que j’ai faite en arrivant sur l’île, après avoir embrassé le sol, a été de manger un croissant en buvant un café. Douce France…
Mais pendant que je t’écris ces lignes, je sens monter en moi le vague sentiment qu’une page se tourne, que le retour à Ouessant et bientôt au Conquet marque la fin de quelque
chose. C’est quoi ce quelque chose me demanderais-tu ? Je ne sais pas au juste, un mélange d’aventure, de liberté, de je m’en foutisme, une attitude qui choque les gens, celle de ne pas
rentrer dans les cases. C’est juste jouissif. Je sens que la France va ralentir cela avant de finir par me remettre dans le chemin de l’habitude.
Ce petit port me rend nostalgique. Le cri des mouettes m’appelle et me dis que ce n’est pas trop tard. Que je peux repartir. Ne pas terminer la boucle en rejoignant le continent mais en rouvrir
une autre plus grande. J’ai bien trouvé un bateau pour m’emmener d’Irlande en France. Je suis sûre qu’en deux jours, je pourrais trouver une embarcation. Pour où ? Les Etats-unis. L’Amérique
du Sud. L’Islande. L’Afrique. Je ne sais pas, mais un bateau qui part loin du cadre habituel, avec ce roulis qui m’emmène dans un univers merveilleux, celui de la découverte. Cette sensation
apaisante lorsqu’on est de quart, la nuit, avec un petit vent de travers, qui permet d’avancer à 7, 8 nœuds. Et là les yeux perdus dans les étoiles, revenant quand même de temps en temps vers la
grosse boussole pour garder le cap, j’ai ressenti une liberté exceptionnelle. Il n’y a que le cliquetis des bouts sur les haubans pour nous rappeler que nous nous ne rêvons pas. Tu sais,
exactement lorsqu’on saute en parachute, cette même sensation grisante et il n’y a que le bruit du vent qui siffle à tes oreilles qui te rappelle que tu chutes et que tu ne
rêves pas.
Mais sur un voilier, de nuit, il y a une atmosphère particulière, magique et mystérieuse, comme si on entrait dans un autre monde.
As-tu le bouquin que j’avais envoyé ? Bourlinguer de Blaise Cendras ? si oui, peut-être pourras-tu comprendre la force du voyage. On part et il y a ce fil qui nous rattache au foyer et
plus le temps passe, plus il devient fort et repoussant. Comme deux aimants qui se repoussent lorsqu’ils sont placés à une certaine distance l’une de l’autre.
Je crois que le voyage est une ambiance, un vagabondage permanent, être un clochard céleste, un pape des escargots, chanter la bohème en dormant dans un fossé, lire l’itinéraire de Paris à
Jérusalem de Chateaubriand en passant à Sparte. Une sorte de joie de vivre totale, sucer l’os de la vie jusqu’à la moelle.
Toutes ces métaphores doivent t’ennuyer ma petite sœur à moi et pourtant je voudrais tant que tu comprennes ce que je ressens, ce besoin impérieux de partir sac au dos. Que tu entres un peu ce
qui est devenu mon monde.
Je vais manger une bonne galette bretonne et je t’envoie ma lettre, hâte de te revoir la semaine prochaine.
Je t’embrasse très fort, Mathilde
P.S. : Finalement, je ne te poste cette lettre que le 30 juin. Je suis à Santiago du Chili, j’espère que tu comprendras. Je t’aime.